L'agriculture cherche à réduire ses émissions de particules
© Maurice Metzger/Adobe StockTout comme les transports, l’industrie ou le bâtiment, l’agriculture émet des polluants dans l’atmosphère. Certains d’entre eux, comme l’ammoniac ou les produits phytosanitaires, sont spécifiques au secteur. La filière tente de les réduire. De nombreux projets sont en cours pour aider les agriculteurs à moins polluer.
L’agriculture est le deuxième poste d’émissions de gaz à effet serre (GES) de France. Elle représente 19 % des rejets totaux du pays. . L’élevage est responsable de 68 % des émissions nationales de méthane (CH4) et la culture des sols, via la fertilisation minérale et organique, représente 80 % de celles de protoxyde d’azote (N2O). Le secteur rejette également d’autre polluants, qui ne sont pas des GES et qui posent plutôt des problèmes de santé publique. Il est notamment la cause de 94 % des émissions d’ammoniac (NH3). Ce composé chimique, conséquence des déjections animales et de l’utilisation d’engrais azotés pour fertiliser les cultures, peut se combiner dans l’atmosphère avec des oxydes d’azote et de soufre pour former des particules fines (PM2,5). « 87 % des émissions de NH3 proviennent de l’agriculture ainsi que 25 % des PM2,5. Notre rôle est de travailler avec les agriculteurs, de les accompagner et de faire en sorte qu’ils s’adaptent à ces enjeux en changeant leurs pratiques agricoles. Cela est très important car la réglementation se durcit », explique Luc Servant, président de la Chambre régionale d’agriculture Nouvelle-Aquitaine et vice-président du bureau Chambres d’agriculture France*.
Des règles internationales ont été mises en place depuis la fin des années 1990 pour diminuer les émissions de NH3 : le protocole de Göteborg, la directive NEC n°2001/81/CE, la directive Qualité de l’air 2008/50/CE et la directive IED. En France, le Plan national de réduction des émissions de polluants atmosphériques (Prepa), actuellement en cours de révision, découle de ces réglementations. « Le pays s’est engagé à réduire ses émissions de NH3 de 13 % en 2030 par rapport à 2005 », précise Alain Laplanche, président d’Air Breizh. Cet objectif risque d’être difficile à atteindre. L’Hexagone est le premier émetteur d’ammoniac de l’Union européenne et ne parvient pas à diminuer ses rejets depuis trois décennies.
Des solutions pour moins d'ammoniac
Toutefois, de nombreuses solutions existent, en particulier dans l’élevage. Les fosses à lisier, qui représentent à elles seules 21 % des rejets d’ammoniac en France, peuvent être couvertes. En effet, c’est le contact entre l’air et le lisier qui entraîne ce phénomène de pollution. Des tests ont montré que le fait de les recouvrir pouvait faire baisser jusqu’à -90 % ce composé dans l’air. Pour aider les agriculteurs à s’équiper, l’État a mis en place des aides financières depuis 2021 dans le cadre du Plan de relance annoncé en septembre 2020. Les bâtiments d’élevage, en particulier les porcheries, peuvent aussi avoir un rôle important à jouer. Elles peuvent être construites sur trois niveaux superposés avec une fosse profonde, une préfosse, puis une salle d’engraissement. Equipée également d’un laveur d’air, ce type d’installation peut réduire les rejets de NH3 de 12 %. Cependant, elle nécessite un investissement 12 % supérieur par rapport à un bâtiment plus classique doté d’une fosse externe, ce qui représente un frein majeur à son adoption par les agriculteurs. L’Ademe propose donc de les soutenir via des aides financières.
Des possibilités existent lors de l’épandage. « Nous pouvons alerter les agriculteurs en amont, en cas de pic de pollution prévu, pour qu’ils différent leurs épandages », note Edwige Kerboriou, vice-présidente de la Chambre d’agriculture de Bretagne. Cette organisation a lancé en collaboration avec Air Breizh, le projet ABAA (Ammonia in Britanny air ambient). Lauréat du programme européen Life, il vise à installer un réseau de mesure de l’ammoniac et des particules fines sur un territoire pilote d’ici le 31 mars 2023. Les données recueillies, couplées à des modèles numériques, permettront de déployer un outil d’aide à la décision à destination d’agriculteurs volontaires. Ce dernier leur fournira des informations quotidiennes sur la météo et la qualité de l’air.
Polluants : l'agriculture aussi victime
Si l’agriculture est à la merci des effets du changement climatique, elle subit aussi les effets indésirables directs des polluants atmosphériques. L’ozone (O3) joue un rôle particulièrement néfaste sur ses rendements. Ce gaz, considéré comme un polluant secondaire, se forme par réaction chimique entre des molécules telles que les oxydes d’azote (NOx), les composés organiques volatils (COV), le monoxyde de carbone (CO) et le rayonnement solaire ultraviolet. Des expérimentations menées en Île-de-France par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) ont démontré qu’une augmentation de la concentration de ce gaz de 27 % dans l’air entre la montaison du blé et sa récolte provoque une perte de rendements de 20 %. D’autres cultures sont concernées. En 2010, l’ozone a entraîné un manque à gagner de plus d’un milliard d’euros pour les prairies et plus de 200 millions d’euros pour les pommes de terre. Ces estimations sont issues d’une étude de l’Ademe et de l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris) dans le cadre d’un projet de recherche baptisé APollO. Celui-ci montre que les leviers d’actions des agriculteurs pour s’adapter aux épisodes de pollution et limiter leurs impacts ne sont pas si nombreux et efficaces. Il confirme qu’il est indispensable de réduire en priorité les émissions de polluants précurseurs, notamment les NOx et les COV majoritairement issus d’autres secteurs.Grâce à ces paramètres, l’exploitant pourra sélectionner le meilleur moment pour procéder à un épandage. Ce type d’initiative de court terme doit être complété par des changements de pratiques : le pré-travail du sol, l’enfouissement immédiat ou l’épandage sur un couvert végétal sont par exemple efficaces. Pour déterminer les alternatives possibles, la Chambre d’agriculture des Hauts-de-France a mis en place le projet Epand’air. Il apporte aux professionnels des informations concrètes pour les aider à instituer dans leurs exploitations des solutions pour réduire leurs émissions d’ammoniac entre 30 à 85 %. Enfin, changer d’engrais peut aussi avoir des impacts positifs, par exemple en remplaçant l’urée par de l’ammonitrate dans les engrais minéraux.
Des efforts sur les particules
Si l’agriculture rejette du NH3 qui se transforme en particules, elle émet également directement des PM10 et PM2,5. Le brûlage des résidus agricoles est particulièrement polluant. 50 kg de matières réduites en cendres polluent autant qu’un trajet de 6 000 km en véhicule diesel. D’après l’inventaire national réalisé par le Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique (Citepa), cette pratique représente 6 % des PM10 et jusqu’à 24 % des PM2,5 rejetées par la filière. Des alternatives existent. Le bois peut par exemple être valorisé dans des chaufferies biomasse. Il est aussi possible de broyer les bois d’entretiens des arbres, des haies ou des ceps de vigne. Les résidus sont ensuite répandus sur le sol en paillage ou comme amendement. En appliquant cette méthode sur une quarantaine d’hectares de chantiers pilotes arboricoles et viticoles, 2,5 tonnes de PM10 et 2,3 t de PM2,5 ont été évitées. De plus, ces solutions de valorisation ont d’autres impacts positifs. Elles permettent d’améliorer la fertilité des terres, de limiter l’utilisation d’engrais chimiques et d’améliorer la résilience face aux aléas climatiques.
* Les propos ont été recueillis lors du colloque coorganisé le 17 janvier par Atmo France et les Chambres d’agriculture : « Qualité de l’air : un enjeu national, l’agriculture relève le défi ! »