Agriculture : vers une définition des pratiques bas carbone
littlewolf1989 / AdobeDe nombreuses pratiques et certifications dites bas carbone se développent dans l’agriculture française. La filière tente d’établir un référentiel pour homogénéiser la méthode de calcul de « gain carbone » et structurer leur financement.
En Europe, en 2019, l’agriculture constituait 10 % des émissions de gaz à effet de serre (GES). En France, cette proportion est presque double : 18,5 %. Ces polluants proviennent du méthane rejeté par les ruminants (45 %) et des protoxydes d’azote principalement liés aux engrais (42,6 %). La loi européenne sur le climat (Regulation (EU) 2021/1119) impose à chaque pays d’atteindre la « neutralité carbone » d’ici 2050, c’est-à-dire un équilibre entre ses émissions de GES et l’absorption du CO2 par les puits de carbone (forêts, sols agricoles). Elle ne définit toutefois pas d’objectif par secteur d’activité. « L’agriculture est un cas particulier puisque la majorité des GES émane de la spécificité du vivant », étaye Étienne Lapierre, responsable innovation pour Terrasolis, une association qui vise le développement de pratiques bas carbone dans l’agriculture. Dans la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), la France ambitionne tout de même une division par deux des émissions de GES de l’agriculture (-46 %). En parallèle, elle promeut le développement du stockage dans les sols agricoles. L’objectif ? Planter davantage (cultures, haies, vergers, prairies…) pour augmenter le carbone stocké dans la biomasse, et ainsi faire passer les sols agricoles d’émetteurs nets à stockeurs nets.

Source : ministère de la Transition énergétique
Décarboner les cultures et l’élevage
Ainsi, partout en France, de plus en plus d’exploitations intègrent une ou plusieurs pratiques bas carbone dans leur fonctionnement. L’association Terrasolis pilote une ferme expérimentale de 200 hectares sur une ancienne base militaire aux abords de Reims (Marne) en collaboration avec les agriculteurs historiques du site. Ils testent différentes techniques. Pour accroître le stockage de carbone dans la biomasse, les équipes de Terrasolis expérimentent le « relay cropping » ou la « double culture ». « Pour la première, on sème une culture de printemps en relais dans une culture d’hiver déjà en place. Pour la deuxième technique, on récolte tôt la première culture pour en planter une seconde », précise Étienne Lapierre. L’« interculture » est également travaillée. Les agriculteurs, pour protéger leurs sols pendant la saison hivernale de l’érosion et du lessivage, plantent un couvert végétal, qui pourra d’ailleurs être valorisé dans un méthaniseur. Dans ce cas, on les appelle les « cultures intermédiaires à valorisation énergétique (Cive) ». Une autre pratique consiste à diminuer les engrais azotés, dont la fabrication est très dépendante des énergies fossiles. « Pour cela, on plante des cultures moins consommatrices en azote : le tournesol plutôt que le colza par exemple ou on utilise la méthode APPI-n. Celle-ci ne fixe pas d’objectifs de rendement. Nous simulons les besoins des cultures pendant qu’elles poussent et nous n’appliquons que le nécessaire ». Dernière technique : réduire le travail sur le sol, le labour. « Les sols sont plus vivants donc plus fertiles », expose le responsable Innovation de Terrasolis.
Dans l’élevage également, « des pratiques bas carbone se développent », selon Catherine Brocas, responsable de projet carbone pour l’Institut de l’élevage (Idele). « Certaines relèvent de l’efficience du système. On augmente la production pour émettre le moins de CO2 possible par tonne de produit créée. Améliorer la santé des animaux permet par exemple de diminuer les pertes de lait ou de viande. Il est également courant de réduire l’âge du premier vêlage des génisses de 30 mois à 24 mois ou encore d’enrichir la qualité des rations par le biais de fourrages », expose l’ingénieure. Aussi, les exploitations peuvent abaisser les achats d’azote pour nourrir les animaux. « Elles tentent de substituer les tourteaux de soja par du colza ou du pâturage par exemple. Sinon, il est possible de produire un maximum de l’azote nécessaire directement sur l’exploitation, avec des fourrages ou des légumineuses », précise Catherine Brocas. Par ailleurs, les éleveurs peuvent planter des haies, couvrir leurs fosses à lisier pour limiter les émissions d’ammoniac, installer des panneaux photovoltaïques ou encore insérer du lin ou autre source de lipides dans l’alimentation des animaux pour réduire la fermentation entérique à l’origine de la formation de méthane…

Connecter bâtiment et agriculture
Quelques-unes de ces méthodes, dont l’interculture ou la limitation du labour, sont également employées au cœur de la ferme ouverte de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Cette ferme pédagogique est l’un des quatre sites pilote du projet européen « Greenhouse to reduce CO2 on roofs » (Groof), financé par le programme de l’Union européenne (UE) Interreg NWE. L’objectif ? Réaliser des échanges de chaleur entre un bâtiment d’accueil d’entreprise et une serre de 360 m2 placée sur son toit et dédiée à la production de légumes en circuit court. « Sans elle, 20 à 30 % de la chaleur du bâtiment serait perdue par la toiture », précise Théo Bron, apprenti ingénieur pour le bureau d’études de Gally. Pour établir la connexion entre les deux, une dalle, étanche et résistante, est dépourvue d’isolation. « En été, elle permet d’évacuer une partie de la chaleur vers le bâtiment. En hiver, c’est le bâtiment qui chauffe la serre et assure le maintien des conditions de hors gel », expose Théo Bron. Aussi, pour réduire les pertes thermiques, un mur en béton remplace la façade nord de la construction de polycarbonate.
Cela abaisse les besoins énergétiques de cette dernière d’environ 20 % (de 48,1 kWh/m2 à 38 kWh/m2). Dans les trois autres pilotes du projet, situées en Belgique, au Luxembourg et en Allemagne, les serres ont été placées au-dessus ou accolées aux bâtiments. « En Allemagne et au Luxembourg, des échangeurs d’air ont même été installés pour engager des échanges actifs », étaye Théo Bron. Dans chacune d’elles, des données ont été récoltées entre mai 2022 et mars 2023 sur des critères climatiques (humidité, température, etc.), énergétiques (consommation électrique, chaleur utilisée, etc.), de matières (eau, substrat, engrais, etc.) et sur la quantité de travail humain fournie. Des résultats sur l’énergie économisée grâce à l’ensemble de la structure sont attendus d’ici quelques mois. Des recommandations seront ensuite rédigées pour les futures constructions de ce type.

Un foisonnement de référentiels
Pour être accompagnés et valider leurs efforts de verdissement, des agriculteurs se lancent dans des démarches de certification. « Il existe un foisonnement de référentiels plus ou moins reconnus internationalement, plus ou moins spécifiques à une filière ou à une région donnée et qui ont des objectifs distincts : faire le bilan des émissions ; établir un objectif climat cohérent avec celui global de neutralité carbone ; évaluer la cohérence des mesures prises avec l’objectif fixé ; mesurer les efforts réalisés ; etc. On peut citer par exemple le GHG Protocol, SBTI et ACT à l’international ou encore le Label bas-carbone (LBC) en France », détaille Claudine Foucherot, autrice d’une note pour l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE) sur la question.
I4CE et l’Idele ont ainsi participé à la création du LBC. « Il permet de certifier des réductions d’émissions de GES, qui peuvent être ensuite vendues à d’autres acteurs pour qu’ils puissent compenser celles de leur propre bilan carbone », raconte Claudine Foucherot. Au départ, le LBC a été créé pour le secteur forestier. Depuis, la démarche est gérée par le ministère de l’Environnement et a été étendue à l’agriculture, au transport et au bâtiment.
Comment fonctionne ce label ? Il est en fait un réceptacle dans lequel des acteurs proposent des méthodes de réduction sectorielle. Si l’État les juge conformes, elles peuvent être mobilisées par des exploitants pour certifier leurs réductions d’émissions. Dans le domaine de l’agriculture, il en existe six. « CarbonAgri » par exemple, développée par l’Idele, cible les élevages bovins et les grandes cultures. « Haies », créée par la Chambre d’agriculture des Pays de la Loire, encourage la séquestration du carbone dans les haies bocagères. Les quatre autres consistent à planter de nouveaux vergers, ajouter des additifs dans l’alimentation animale, ajuster la gestion des intrants ou encore maximiser le stockage du carbone dans le sol, en cultivant des intercultures par exemple (méthode « Grandes cultures »). « Dans le LBC, 55 % des projets sont relatifs à l’agriculture », précise Fiona Steffan, chargée de mission pour Réseau Action Climat.
Des pratiques coûteuses
Une fois le projet notifié au ministère, l’agriculteur ou l’agrégateur de différents projets dispose d’un an pour établir un bilan initial et construire un plan d’actions en faveur de la réduction d’émissions et du stockage du carbone. La Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) instruit le dossier pour vérifier qu’il correspond bien à la méthode sectorielle. À mi-parcours et en fin de projet, la mise en œuvre des pratiques est vérifiée et un gain carbone est calculé. Si la demande est collective, ces contrôles sont réalisés sur un échantillon d’entre-elles. Une fois les crédits carbone (CC) générés, ils sont vendus à des entreprises. L’agriculteur touchera entre 30 et 35 euros la tonne de CO2 économisée.
Ces crédits carbone agricoles français sont plus onéreux pour les entreprises que d’autres compensations. « Mettre en place une pratique bas carbone coûte cher. Il faut acheter par exemple des semences d’interculture plus productives ou se diversifier avec des cultures moins rentables, assurer le déficit de productivité possible suite à une diminution des intrants, payer le coût du conseil, de l’évaluation et de la certification. Certains agriculteurs parviendront à en retirer des bénéfices mais pas tous », justifie Étienne Lapierre. Selon lui, pour l’instant, au moins 1 200 exploitations d’élevage bovin se sont déjà lancées dans la méthode « Carbon Agri » dans l’hexagone et une centaine de fermes de grandes cultures sont en cours d’engagement en région Grand Est. Ainsi, de nombreuses démarches bas carbone en France reposent sur le LBC, notamment grâce aux possibilités de financement qu’il implique.
Un exploitant de grandes cultures de Champagne crayeuse expliquait dans un retour d’expérience pour Terrasolis en 2022 bénéficier de 1,3 crédit carbone par hectare et par an pour un coût de 11 €/CC, et donc dégager du bénéfice. Entre autres, il a réduit le travail du sol, développé ses intercultures et augmenté la part de légumineuses dans ses cultures. Autre exemple, la démarche « Ferme laitière bas carbone », développée par l’interprofession laitière, le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel), est basée sur le LBC. Celle-ci vise à réduire les émissions de GES des élevages laitiers français de 20 % d’ici 2025. Plus de 17 000 éleveurs sont déjà engagés, dont près de 10 % en région Pays de la Loire, qui apporte un accompagnement technique et financier. « Depuis le lancement en 2019, nous avons ainsi soutenu 1 235 exploitations de bovins lait, 320 de bovins viande et 10 de caprins », se réjouit Lydie Bernard, vice-présidente en charge de la Commission Agriculture du Conseil régional. Depuis, d’autres régions l’ont imitée, notamment Grand Est ou Hauts-de-France.
Un label contesté
Dans deux notes, l’une de 2020 et l’autre de 2022, différentes associations* dénoncent toutefois le LBC. Pour eux, il s’agit « d’un outil de greenwashing plus qu’un vrai progrès pour le climat ». Fiona Steffan, la chargée de mission de Réseau Action Climat ayant contribué à l’écriture de la position commune, argumente : « même en mettant en place tous les leviers possibles, nous ne pourrions compenser que 41 % des émissions du secteur agricole. L’idée selon laquelle le secteur agricole serait un puits de carbone est fausse ». Étienne Lapierre précise : « aujourd’hui, les sols de grandes cultures que nous avons étudiés dans le Grand Est sont en majorité légèrement déstockants. L’enjeu est de renverser cette tendance ». Selon lui, une amélioration de 10 à 20 % du bilan carbone des fermes est possible. « Pour aller plus loin, comme le prévoit la SNBC, il faudra modifier notre assiette », se projette-t-il.
Ainsi, pour Fiona Steffan, « le LBC devrait être utilisé par les entreprises comme outil de contribution carbone, c’est-à-dire après avoir mis en place toutes les réductions d’émissions possibles, et non pas pour tout compenser ». La chargée de mission déplore également « l’insuffisance de l’intégrité environnementale » du label, qui « permet de financer des projets à impact négatif sur l’environnement ». Elle l’illustre avec le calcul du gain carbone de la méthode « Carbon Agri ». Ce dernier se base sur l’intensité carbone, la quantité de GES émise par tonne de viande ou de lait produits. « Cela peut favoriser des pratiques d’intensification, comme la diminution de l’âge au premier vêlage destinée à augmenter la production. Il récompense l’optimisation et désincite à une réelle transition agroécologique », précise-t-elle. Par ailleurs, la chargée de mission de Réseau Action Climat regrette le manque de contrôle inhérent aux agglomérats de projets. « Pour “Carbon Agri” par exemple, un échantillon de seize exploitations sur 1 000 est contrôlé, c’est peu », illustre-t-elle. En outre, les associations déplorent l’opacité de la rémunération des intermédiaires. « Elle peut représenter jusqu’à 40 % du coût payé par une entreprise », précise Fiona Steffan. Elles revendiquent la création d’un registre de traçabilité et un taux de retour minimal de 75 % pour les agriculteurs, « d’autant plus que les financements via des crédits carbone ne recouvrent que rarement tous leurs coûts engagés ».

Redéfinir un référentiel
Dernière limite : le LBC, et donc la compensation carbone, soutient la mise en place de nouvelles pratiques bas carbone et exclut de fait les exploitations qui les emploient déjà. Pour réfléchir à un modèle de financement qui puisse englober les deux, I4CE, Agrosolutions et Terrasolis se concentrent actuellement sur la définition d’une ferme et d’un produit agricole bas carbone. Terrasolis a questionné les coopératives agricoles et les agro-industriels afin d’ébaucher une proposition de référentiel. Ils réfléchissent à des paramètres tels que l’échelle la plus adaptée (ferme ou production par production), le gain carbone pris en compte (réductions d’émissions/ stockage de carbone/ production d’énergie verte) ou encore sa comptabilisation via une performance réelle ou via les mo yens mis en place par l’agriculteur.
À ce stade de la réflexion, Terrasolis comme I4CE perçoivent les crédits carbone comme un soutien aux fermes en transition et les primes filières à celles déjà performantes. Ces primes existent déjà dans certains secteurs. Des entreprises, comme Nestlé ou Danone, achètent plus cher des produits spécifiques, tels que du blé ou du lait, si l’agriculteur a respecté un cahier des charge bas carbone. « Par exemple, une exploitation de bovins lait qui émettrait 4 t CO2/ha/an pourrait mettre en place des pratiques bas carbone, en partie financée par des crédits carbone pour atteindre 2,5 t CO2/ha/an, le seuil à atteindre pour être jugée performante. Au terme de ce projet, les primes filières prendraient le relais », illustre Étienne Lapierre.