Réinventer la forêt pour la sauver du changement climatique

13 12 2021
Simon Philippe
Pierre Poschadel

Si les forêts du monde souffrent toutes de l’activité humaine, le réchauffement climatique en tant que tel affecte particulièrement celles d’Europe, à l’image de la forêt de Chantilly. Cette dernière pourrait bien disparaitre à l’horizon 2050, du moins si les projets de sauvegarde en cours n’aboutissent pas.

Vingt-sept terrains de football par minute. Voilà le rythme auquel les forêts mondiales perdent du terrain. Si la COP26 a été l’occasion pour plus d’une centaine de pays, qui couvrent 85 % des surfaces forestières mondiales, de s’engager contre la déforestation, l’objectif est encore loin d’être atteint. Sur les 20 dernières années, les forêts du patrimoine mondial ont perdu 3,5 millions d’hectares, l’équivalent de la surface de la Belgique, alertait l’Unesco dans un rapport sorti en novembre. « Les forêts du patrimoine mondial étant parmi les mieux protégées du monde, il est alarmant de constater qu’elles ont perdu une surface aussi grande », peut-on y lire. En cause, la déforestation qu’elle soit due à l’élargissement de zones agricoles ou à la récupération de matière première, mais aussi le réchauffement climatique en lui-même.

Températures délétères

« Globalement, le changement climatique n’est que la troisième cause de perturbation concernant les écosystèmes, au-delà de la forêt. Par contre, quand on se penche sur le dépérissement des forêts en France et en Europe, il est à la première place », décrit Isabelle Chuine, chercheuse au centre d’écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE) du CNRS. Pour elle, la forêt de Chantilly offre « un bon exemple de ce qu’il va se passer », d’où l’importance du projet de recherche mené dans celle-ci par Laurent Saint-André, directeur de recherche dans l’unité bio-géochimie des écosystèmes forestiers de l’Inrae Quand elle évoque les problèmes climatiques et la forêt, Isabelle Chuine s’attarde principalement sur la sécheresse. Les chaleurs sont de plus en plus intense, particulièrement pendant la période estivale, mais la pluviométrie reste la même. Les arbres se retrouvent donc en stress hydrique. « Les arbres ne sont plus en capacité de produire autant de feuille que d’habitude », poursuit-elle.

« Dans certaines forêts, les arbres ont subi l’équivalent de la sécheresse de 2003 sur plusieurs années »
Laurent Saint-André

Et si le processus se poursuit sur une plus longue durée, des branches meurent, puis le végétal en lui-même. « Dans certaines forêts, les arbres ont subi l’équivalent de la sécheresse de 2003 sur plusieurs années », complète Laurent Saint-André. À cela s’ajoute la dérégulation naturelle de certains ravageurs, les température plus douces de l’hiver ne remplissant plus leur rôle létal. Dans la forêt de Chantilly, les scientifiques estiment à 70 % la surface des sols envahie par les hannetons. « C’est un phénomène qui s’est installé petit à petit, une conséquence indirecte du réchauffement du climat », explique Laurent Saint-André.

Avec le cumul de ces effets néfastes, dans la forêt de chênes de l’Oise, environ 30 % des chênes sont en train de mourir. « Pour l’instant on ne voit ces phénomènes en Europe que sur les zones les plus sensibles, avec des sols peu profonds, qui retiennent peu l’eau ou sur des forêts avec des essences qui sont aux limites de leurs niches climatiques », complète la chercheuse du CNRS. À l’image de la destruction de forêts d’épicéas, peu adaptés au climat, qui s’est produit en Allemagne ces dernières années.

Laboratoire sous les bois

Cette situation pourrait bien arriver plus vite que l’on ne le pense dans l’Hexagone. À Chantilly, la forêt recule doucement mais surement et pourrait à terme devenir une lande peu arborée. « Le projet à l’horizon 2050 est d’avoir une forêt qui existe toujours, assène Laurent Saint-André. Il n’y a rien de plus évident. » D’où le choix de ce lieu pour le projet que mène le scientifique. Lancé en 2018, il a l’originalité de regrouper un ensemble d’acteurs très varié, dont un collectif de citoyen. Un programme qui allie recherche fondamentale et actions directes. « On n’attend pas que les résultats sortent, on adapte nos pratiques de terrain au fur et à mesure que les connaissances arrivent », poursuit le chercheur.

Le rôle des bénévoles ne se cantonne pas à des activités de prévention ou de sensibilisation. Ils ont notamment aidé à la création d’une soixantaine de « placettes », zones d’analyses couvrant le sous-sol, les végétaux et l’atmosphère. « Le fait de recevoir de l’aide extérieure nous permet d’être ambitieux, ils aident sur les opérations de terrains simples mais extrêmement couteuses en temps », continue-t-il. Avec ces mains supplémentaires, l’équipe de recherche espère pouvoir échantillonner 13 000 points au sol. En temps de « routine », 2 000 prélèvements sont analysés annuellement.

Sauver la forêt

« À moins de l’arrêter, on ne peut soustraire les forets au changement climatique, poursuit Isabelle Chuine. Mais on peut les aider à s’adapter ! » Face à la vitesse du changement climatique, impossible de se fier à l’adaptation naturelle. D’autant plus que les arbres sont des organismes au temps de développement très long, ce qui rallonge encore la sélection génétique. « Il est possible de l’accélérer un peu en favorisant la régénération naturelle », nuance-t-elle cependant. Mais la stratégie la plus viable reste celle employée dans la forêt de Chantilly.

« Si l’on voulait que ces essences remontent dans l’Oise naturellement, il faudrait attendre entre 10 000 et 15 000 ans, si les conditions sont bonnes »
Laurent Saint-André

Dans cette forêt, les chercheurs tentent de nouvelles stratégies pour régénérer la forêt, en particulier la migration assistée. L’objectif : amener des espèces du Sud, plus adaptées aux fortes chaleurs et espérer une hybridation avec les arbres locaux. « Si l’on voulait que ces essences remontent dans l’Oise naturellement, il faudrait attendre entre 10 000 et 15 000 ans, si les conditions sont bonnes », décrit Laurent Saint-André. Avec sa stratégie, une trentaine d’années suffirait à obtenir un couvert forestier qui ouvrirait de nouvelles voies.

L’intérêt de cette sauvegarde est aussi politique. « Dans le cadre de la stratégie nationale bas carbone, on attend que les végétaux compensent une partie des émissions, décrit le chercheur. Mais si la forêt dépérit ou qu’il y a trop de prélèvements, ce service ne pourra peut-être pas être rendu. » Cependant Laurent Saint- André souligne que la filière bois énergie est consciente de cette problématique. Il est possible d’arriver à des situations gagnantes pour tout le monde grâce à des adaptations régionales. « Depuis le XIXe siècle, la surface des forêts a doublée en France, avec la perte de terre agricole recolonisée par des essences à croissance rapide. On peut faire évoluer ces zones pour stocker du carbone et de la matière première pour la filière bois énergie. »

L’Unesco tire la sonnette d’alarme

unesco foret carte
©Unesco

« Les forêts du patrimoine mondial de l’Unesco peuvent continuer à être des puits de carbone fiables si elles sont efficacement protégées des menaces locales et mondiales. » Le constat que dresse le rapport de l’Unesco sur la protection de ses écosystèmes forestiers, publié le 28 octobre, est sans appel. L’objectif principal de cette analyse est de quantifier les avantages climatiques des forêts de l’Unesco et particulièrement dans le stockage et la séquestration du carbone. Si la surface couverte par l’Unesco correspond à moins de 2 % du total des forêts dans le monde, elles ont tout de même un rôle dans la lutte contre le réchauffement climatique. Entre 2001 et 2020, les forêts du patrimoine mondial ont retiré en moyenne 190 millions de tonnes de CO2 par an, la moitié des émissions du Royaume-Uni provenant des combustibles fossiles. Plus encore, l’étude estime à 13 milliards de tonnes de carbone, les stocks contenus dans la végétation de ces zones, l’équivalent des réserves pétrolières du Koweït. Mais cette capacité de stockage est menacée. Sur les dernières années, près de 5 % de ces zones ont été détruites et 10 sites sur les 55 existants ont relargué plus de CO2 qu’ils n’en ont capturé. En cause : la déforestation, les pressions liées à l’utilisation des sols, associées à différentes activités humaines, comme l’exploitation illégale de forêts avec la récolte du bois ou de l’empiètement agricole.

 

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