Changement climatique : la Caraïbe surexposée
Adobe StockCompte tenu de leurs spécificités géographiques, climatiques et politiques, les îles de la caraïbe sont particulièrement vulnérables aux changements du climat et à leurs conséquences. Elles sont de plus handicapées par des économies fragiles et en retard dans le déploiement de mesures d’atténuation et d’adaptation. l’Observatoire Défense et climat a publié une étude sur le sujet
En septembre 2017, l’ouragan Irma dévastait les îles Vierges, Barbuda, Anguilla, Saint-Barthélemy et Saint- Martin, avant de s’éteindre aux États-Unis. Sur son passage, les vents mesurés jusqu’à 350 km/h ont causé la mort de 136 personnes et ont généré 67,8 milliards de dollars de dégâts. Si des phénomènes d’une telle violence ne sont pas si courants, ils pourraient se multiplier à cause du réchauffement climatique. Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), 2020 a été l’une des trois années les plus chaudes jamais enregistrées dans la région, avec une multiplication des épisodes de canicules et une anomalie de température moyenne de +0,8 °C par rapport à la période 1981-2010.
La Mer des Caraïbes suit la même trajectoire. En 2020, sa surface était de 0,87 °C supérieure à la moyenne. Ces hausses favorisent la formation de tempêtes tropicales et d’ouragans. Déjà, cela se fait sentir. L’OMM estime que les températures de surface mesurées en 2020 ont un lien direct avec le nombre record de 30 tempêtes tropicales enregistrées dans le bassin Atlantique durant la saison cyclonique de cette année. « En outre, comme ces territoires ont une surface très réduite, un cyclone peut totalement les dévaster », expose Virginie Duvat-Magnan, professeure de géographie à l’Université de La Rochelle et chercheuse au sein du laboratoire LIENSs*.
Sécheresse plus marquée
Si les tempêtes déversant des trombes d’eau sont amenées à croître, les îles devraient également connaître plus d’épisodes de sécheresse. Les scientifiques anticipent une multiplication des journées et des nuits chaudes dans la zone d’ici 2100, à laquelle s’ajoutera une nette diminution des précipitations, en particulier durant la saison des pluies. Si ce phénomène est prévu dans beaucoup d’autres régions du monde, ces îles y sont particulièrement sensibles car elles connaissent déjà des tensions importantes sur la ressource en eau. 7 des 36 pays les plus touchés par le stress hydrique dans le monde sont dans la zone. La Barbade utilise près de 100 % de ses ressources en eau disponibles. Quant à Sainte-Lucie, elle présente un déficit d’approvisionnement en eau d’environ 35 %. Cela s’explique par la taille réduite de la plupart des îles, l’absence de cours d’eau importants et des capacités de stockage hydrologique souterrain limitées. Au mois de mai 2022, la Martinique a connu des coupures d’eau dans certains quartiers.
Le manque d’eau peut avoir des conséquences très larges sur les écosystèmes et sur les sociétés. Les mangroves sont particulièrement fragiles et leur disparition entraînerait des problèmes majeurs. En effet, ces zones humides protègent les côtes de l’érosion, filtrent la pollution côtière et abritent une grande biodiversité animale. Elles contribuent également à protéger le littoral des ouragans et des tsunamis. La sécheresse augmente aussi le risque de feux de brousse, qui a dès aujourd’hui tendance à croître : la Dominique et la Grenade sont déjà très touchées. Elle met aussi en péril les économies qui sont très souvent axées totalement sur le tourisme et la monoculture. Sans eau, les visiteurs risqueraient de se faire rares — ce qui éviterait par ailleurs les conflits d’usage avec les habitants — et les rendements agricoles péricliteraient, mettant à mal les seules filières d’exportation que sont la banane et la canne à sucre.
En résulteraient une pauvreté accrue, de la criminalité, des effets délétères sur la santé, la nutrition et la productivité des populations, dans une région où 16 % des habitants, soit 7 millions au total, sont sous-alimentés. Enfin, la chaleur et la sécheresse mettraient les infrastructures énergétiques en difficulté. La baisse de la production hydroélectrique, couplée au recours accru à la climatisation, pourrait entraîner des coupures de courants, rendant ces îles encore plus dépendantes de l’importation de diesel pour alimenter leurs centrales thermiques.
Submersion marine
Si les îles de la Caraïbe manquent d’eau douce, elles doivent aussi lutter contre la montée de la mer. Si, par rapport à aujourd’hui, elle s’élevait d’un mètre à la fin du siècle, cela entraînerait la submersion totale de près de 9 % de ces terres, quand un scénario montant jusqu’à six mètres en engloutirait près de 50 %. Quelle que soit la tendance, elles perdront forcément de la surface, ce qui pose des problèmes importants. D’une part car les superficies de ces îles sont très réduites. D’autre part car la majorité de la population et toutes les infrastructures principales (ports, aéroports, production d’énergie, etc.) sont implantées sur les littoraux : la densité atteint 240 habitants par km² sur le littoral guadeloupéen et monte jusqu’à 373 hab/km² en Martinique.
Or le rivage sera le premier à être grignoté. « Pointe-à-Pitre est particulièrement exposée à ce risque. Une étude du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) craint que la ville, à partir de 2060-2080, connaisse 100 à 150 jours par an de submersion marine, un phénomène qui serait chronique à marée haute », expose Virginie Duvat-Magnan. Pour se protéger de la mer, des digues toujours plus imposantes et nombreuses sont érigées, sans véritablement régler les problèmes. « Ces constructions encouragent la poursuite de l’urbanisation et le sentiment de sécurité des populations qui refusent d’évacuer lors des ouragans par crainte des pillages », regrette Virginie Duvat-Magnan. Dès aujourd’hui, certaines zones deviennent inhabitables.
Pour répondre à l’élévation du niveau marin et à l’érosion, des plans de relocalisation des habitants ont été mis en place sur le littoral guadeloupéen de Petit-Bourg dès 2013. Ces déplacements migratoires qui vont se multiplier, y compris entre États, pourraient créer des tensions. C’est déjà le cas entre Haïti et la République Dominicaine qui se partagent l’île d’Hispaniola. Un mur est d’ailleurs construit à la frontière par les Dominicains depuis février dernier. Ces migrations plus ou moins longues semblent inéluctables. « Il faudrait libérer la bande côtière. Pourtant, à Saint-Martin, on reconstruit aux mêmes endroits après Irma. Il faudrait plutôt anticiper et passer à une approche adaptative. Mais cela remet en cause des décennies, voire des siècles de mal-aménagement », estime Virginie Duvat-Magnan.
Manque de coopération
Ce mal-aménagement est un réel handicap pour ces îles. « La réparation des destructions à répétition ne permet pas de flécher l’argent vers le développement économique, l’adaptation et l’atténuation », note Marine de Guglielmo Weber, chercheuse au sein du programme Climat, énergie et sécurité de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Les gouvernements doivent aussi gérer à plus court terme les dysfonctionnements des systèmes de santé, d’éducation, le chômage ou les déficits commerciaux. Pour financer l’atténuation et l’adaptation, ils se tournent donc vers des financements internationaux. « Mais ces fonds n’arrivent pas toujours. De plus, pour les obtenir, les États entrent en concurrence les uns avec les autres ce qui est contreproductif car la lutte contre le changement climatique implique une coopération régionale », poursuit Marine de Guglielmo Weber.
Cette coopération reste toutefois difficile car la Caraïbe insulaire est très hétérogène politiquement. Ces îles sont composées d’États indépendants mais aussi de juridictions infranationales françaises, britanniques, néerlandaises et américaines. Ces territoires d’Outre-mer, qui ne sont pas souverains, n’ont pas du tout accès aux fonds internationaux pour l’adaptation et n’ont aucun poids politique lors des négociations climatiques. Avec son faible poids démographique, économique et politique, la Caraïbe, pourtant « en première ligne de l’urgence climatique mondiale » selon le Secrétaire général de l’ONU António Guterres, peine à se faire entendre à l’international.
* Propos recueillis lors du séminaire « Les États insulaires face aux changements climatiques : restitutions d’études et retours de la COP27 », organisé le 22 novembre dernier par l’Iris