Les fournisseurs d’énergie ont-ils vraiment intérêt à développer la sobriété ?
Laurent Fournié - Don de chaleurLaurent Fournié est cofondateur de l’entreprise à mission « Don de chaleur » dédiée aux économies énergétiques. Pour lui, les fournisseurs d’énergie n’ont plus intérêt à développer la sobriété. Il propose deux mesures d’incitation.
Qu’est-ce que « Don de chaleur » ?
Laurent Fournié : Nous proposons aux Français de s’engager sur une liste de défis dédiés aux économies d’énergie, comme de réduire le temps de douche à la durée de sa chanson préférée. L’objectif est double : diminuer sa facture énergétique et financer, en fonction du nombre de kilowattheures économisés et grâce à nos partenaires, Octopus Energy ou Sonergia, l’association de son choix. Depuis notre lancement, en novembre 2022, nous avons engagé 7 500 participants, pour une baisse de consommation moyenne de 20 %.
Pourquoi les fournisseurs d’énergie ont-ils incité en 2022 leurs clients à la sobriété ?
L. F. : En 2022, les prix de gros de l’électricité ont fortement augmenté. Début 2021, le mégawattheure coûtait 50 euros, et un an après, il dépassait les 1 000 €. En France, le tarif réglementé de vente de l’électricité (TRVE) est calculé en fonction des prix de gros des deux années précédentes. Les fournisseurs avaient donc intérêt à inciter leurs clients à la sobriété pour revendre l’électricité économisée sur les marchés où ils pouvaient multiplier leurs gains par dix.
Quelles conséquences pour les clients en 2022 ?
L. F. : La majorité des fournisseurs alternatifs ont arrêté de contractualiser avec de nouveaux clients et ont offert des primes à ceux qui réduisaient leur consommation. TotalEnergies par exemple a proposé un bonus de 60 € aux clients qui parvenaient à la diminuer de 10 %. C’est légal et même bienvenu. En revanche, d’autres ont poussé leurs consommateurs à partir. Grâce à leur départ, ils revendaient plus cher sur les marchés de gros l’électricité économisée. Une partie de cette dernière avait par ailleurs été obtenue à des prix très concurrentiels grâce au plafonnement induit par l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh). Ce dispositif permet aux fournisseurs alternatifs d’acheter un quart de la production d’EDF à un tarif fixe. En 2022, il était de 42 € le MWh (excepté pour 20TWh à 46,2 € le MWh). C’est une fraude. Ces fournisseurs sont actuellement inquiétés par la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et des mesures vont être prises pour renforcer les contrôles.
Et en 2023 ?
L. F. : La situation s’est inversée. Les prix de marché ont été divisés par dix en quelques mois : ils s’établissent aujourd’hui à 150 € le MWh. À contrario, comme le TRVE pour 2023 est calculé sur les années 2021 et 2022, il a augmenté de 110 % entre 2022 et 2023 selon la CRE. Avec le bouclier tarifaire, l’État a plafonné cette augmentation à 15 % et il paye l’écart (95 %) restant aux fournisseurs. Ainsi, cette année, il leur alloue plus de 100 € par MWh. Les fournisseurs ont ainsi plus intérêt à vendre leur électricité aux particuliers que sur le marché de gros.
Avez-vous déjà observé une diminution des incitations pour les particuliers ?
L. F. : Oui, plusieurs initiatives de promotion de la sobriété ont été abandonnées en 2023. Aussi, les négociations que nous avions avec des fournisseurs pour sponsoriser notre initiative Don de Chaleur se sont arrêtées. De nombreux énergéticiens cherchent à attirer de nouveaux clients alors que c’était l’inverse l’année passée.
Qu’est-ce que le Gouvernement devrait mettre en place ?
L. F. : À court terme, le plus simple serait de lancer des programmes de certificats d’économie d’énergies (CEE) dédiés à la mise en place d’initiatives promouvant la sobriété. Ils sont financés par les fournisseurs d’énergie en tant qu’obligés. Aussi, soutenir la sobriété permettrait de réduire les consommations et donc l’argent engagé via le bouclier tarifaire, qui finance majoritairement des énergies fossiles. Ce serait donc même rentable pour l’État ! Pour inciter à la sobriété à plus long terme, l’État pourrait également limiter ce bouclier à 80 % de la consommation d’énergie de référence du logement (calculée à partir du DPE). Pour ce faire, nous manquons encore de données sur les performances énergétiques du parc immobilier mais une loi prévoit l’obligation d’un diagnostic technique global pour tous les bâtiments dans les années à venir. L’approche pourrait donc être rapidement généralisée.