Clever, un scénario qui porte bien son nom !

18 07 2023
Clément Cygler
négaWatt
Les étapes du scénario Clever en termes de réduction de l’énergie fi nale, de part de renouvelables dans le mix énergétique, et de réduction des émissions.

Pour la première fois, un scénario de transition énergétique, nommé Clever, a été élaboré à l’échelle européenne par l’association négaWatt. Zoom sur cette vision collaborative où sobriété et efficacité énergétique sont les maîtres-mots.

En visant la neutralité carbone en 2050, l’Europe s’est fixée un défi de taille. Elle doit désormais réussir à réduire deux fois plus ses émissions de gaz à eff et de serre (GES) lors des vingt prochaines années qu’elle ne l’a fait au cours des trois dernières décennies. De nombreux scénarios à l’échelle nationale ont été élaborés, comme ce fut le cas en France avec ceux de l’Ademe, RTE ou encore Amorce. À l’origine également de quelques propositions nationales, l’association négaWatt a cette fois étudié la transition énergétique à l’échelle européenne. Baptisé Clever, ce scénario est le fruit d’une longue démarche de co-construction, débutée en 2018 entre 26 organisations partenaires (groupes de réflexion, instituts de recherche, universités techniques, organisations de la société civile, etc.), issues de vingt pays européens.

« Actuellement, il y a une profusion de législations européennes sur le climat, avec des objectifs de plus en plus ambitieux. Mais le rythme de mise en œuvre au niveau national et sur le terrain n’est tout simplement pas encore au rendez-vous », estime Charline Dufournet, responsable du plaidoyer chez négaWatt. « Il n’est pas encore en phase avec les besoins rapides pour transformer notre système énergétique, et avec la nécessité d’accompagner les industries dans leurs transformations et les ménages dans l’évolution de leurs modes de consommation ». C’est en réponse à ce constat que Clever a été pensé. Son caractère inédit réside dans la construction ascendante, en agrégeant des visions nationales en un scénario européen qui prend en compte les spécificités territoriales. Il vise à concilier les impératifs à long terme en matière de climat et de durabilité et les contraintes de sécurité énergétique à court terme, tout en respectant les principes de juste partage de l’effort et d’une plus grande équité. « Nous avons également pris soin de développer une trajectoire robuste en termes d’équilibre entre l’ambition nécessaire des objectifs et le réalisme des changements que le scénario décrit », précise Yves Marignac, porte-parole de négaWatt.

L’approche SER

Vision collaborative de la faible consommation d’énergie, le scénario Clever est basé sur l’approche « Sobriété-Efficacité-Renouvelables »*. La priorité n’est ainsi pas donnée au potentiel de décarbonation de l’offre mais à la diminution de la demande en énergie. « Avec cette approche, on se concentre sur la sobriété et l’efficacité, en questionnant les besoins et en travaillant sur les services énergétiques, au lieu de se focaliser sur la production », détaille Yves Marignac. Après avoir évalué les besoins en énergie finale des différents secteurs d’activité, des hypothèses de sobriété et d’efficacité ont donc été appliquées, permettant ensuite de définir les moyens renouvelables de production d’énergie primaire nécessaires.

Le premier enseignement de Clever est que l’Europe peut atteindre la neutralité carbone d’ici 2045, sans recours à la capture et au stockage de carbone. Cela implique des étapes minimales de réduction des émissions de GES (par rapport à 1990) : -65 % d’ici à 2030, -80% en 2035 et -90 % à l’horizon 2040. Cette trajectoire serait compatible avec une limitation du réchauffement de la planète à moins de 1,5 °C. Mais pour atteindre de tels niveaux d’émission, une diminution drastique de la demande d’énergie devra être réalisée. Elle est évaluée à -55 % d’ici à 2050 par rapport aux niveaux de 2019, de 11 061 TWh à 4 961 TWh.

clever
Contribution de chaque secteur à la réduction de la consommation finale d’énergie de l’UE27 modélisée dans le scénario Clever entre 2019 et 2050.

La sobriété et l’efficacité énergétique sont des facteurs clés qui engendrent près de la moitié de cette baisse. « La sobriété est une stratégie décisive pour parvenir à la neutralité carbone. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) le mentionne pour la première fois dans ses derniers rapports d’évaluation », insiste Benjamin Best, chercheur à l’Institut de Wuppertal pour le climat, l’environnement et l’énergie, ajoutant que « dans les données historiques, la croissance et la demande d’énergie grappillent sur les gains d’énergie ce qui amène à une sous-représentation de la sobriété dans les scénarios énergétiques ».

Selon Elliot Johnson, chercheur au Centre for Research into Energy Demand Solutions (Creds) de l’Université de Leeds, « le scénario Clever montre de fortes diminutions de la demande au cours des dix à quinze prochaines années qui seront cruciales pour réaliser des réductions d’émissions à court terme et limiter les émissions cumulées. Les plus importantes viennent des secteurs des transports et du bâtiment qui représenteraient les deux tiers de cette diminution (NDLR, -3 434 TWh) ». Cela impose notamment une augmentation du taux annuel de rénovation performante qui devra passer de 0,2 % en moyenne à 2 % dans tous les pays. Pour les transports, l’essor de l’électrique et dans une moindre mesure le bioGNV, est attendu. La réduction des distances parcourues, l’augmentation des taux d’occupation et le développement accru du report modal, en particulier vers le rail, seront indispensables. 100 % renouvelable en 2050

Enfin, Clever montre que l’Europe peut être 100 % renouvelable d’ici le milieu du siècle. L’électricité devient le vecteur dominant dans tous les grands secteurs de consommation. La part des fossiles et du nucléaire va progressivement baisser, alors que celles des énergies renouvelables va croître, avec comme étapes obligatoires, 42 % d’EnR dans le mix en 2030, 65 % en 2035 et 80 % en 2040. Les capacités installées pour le photovoltaïque, l’éolien terrestre et offshore seraient ainsi respectivement de 600 GW, 350 GW et 118 GW en 2030, puis de 1 366 GW, 546 GW et 328 GW en 2050. La biomasse aura également un rôle essentiel à jouer dans certains secteurs, en particulier pour l’aviation et le transport international de marchandises. La production devrait atteindre 2 250 TWh en 2050, et « reste dans les limites des estimations les plus basses faites au niveau européen », selon l’association. Le recours à l’hydrogène et au Power-to-X devra se limiter aux secteurs où ils sont réellement indispensables, principalement la production d’acier primaire et d’ammoniac ou le fret maritime. L’électrolyse devrait ainsi assurer la production d’hydrogène à hauteur de plus de 1 000 TWh en 2050, alors que la pyrogazéification permettra de générer 214 TWh de méthane de synthèse.

Mais pour que ce scénario « positif » prenne réellement forme, la politique énergétique et climatique de l’Union européenne devra favoriser ces changements. « La Commission européenne devrait explicitement intégrer la sobriété dans ses modélisations et ses hypothèses, et non pas seulement comme une mesure d’ajustement à court terme mais comme un levier qui fonctionne en synergie avec l’efficacité et les énergies renouvelables », avertit négaWatt dans ses recommandations. 

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