DROM : l’autonomie énergétique en ligne de mire
Graphithèque/Adobe StockDepuis 2016, des programmations pluriannuelles de l’énergie ont été instaurées sur les Départements et Régions d’Outremer avec le but principal de parvenir à l’autonomie énergétique en 2030. Si les objectifs sont peut-être trop ambitieux, ils apparaissent comme nécessaires pour se placer sur la bonne trajectoire.
Fortement soumis aux pressions anthropiques et aux effets du changement climatique, l’Outre-mer français est constitué de territoires insulaires de petites tailles —excepté la Guyane— et présente des écosystèmes riches mais sensibles. Ne bénéficiant quasiment pas d’interconnexion aux réseaux électriques continentaux et dépourvus de ressources fossiles, ces territoires sont dépendants énergétiquement. Ils sont contraints d’importer des énergies fossiles (fioul et charbon), principalement pour la production locale d’électricité et les transports. Mis à part la Guyane et la Corse qui profitent d’une filière hydroélectrique importante, les autres zones non interconnectées (ZNI) affichent ainsi un taux de dépendance énergétique extrêmement élevé, à l’image de la Guadeloupe (83 %), la Réunion (87 %) ou encore la Martinique (92 %).
Conscient de la nécessité de décarboner les systèmes énergétiques des ZNI, l’État, à travers la loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV), a fixé les objectifs ambitieux d’autonomie énergétique et d’un mix 100 % EnR à horizon 2030 pour les Départements et Régions d’Outre-mer (DROM), et en 2050 pour la Corse. Pour accompagner la réalisation de ces objectifs, la LTECV a également introduit et mis en place des programmations pluriannuelles de l’énergie (PPE) propres à chaque ZNI. Celles-ci, à la différence de la PPE de la métropole continentale qui est conçue uniquement par le Gouvernement, sont co-élaborées avec les collectivités territoriales pour une période de cinq ans, avec une vision sur dix ans. Elles constituent un outil de pilotage de la politique locale, en fournissant un cadre pour la mise en œuvre de la transition énergétique.
Pour cette première génération de PPE (2016-2018/2018-2023), les grandes priorités définies sont relativement similaires entre territoires ultramarins et visent avant tout à réduire cette dépendance énergétique. Cela passe par la mise en œuvre de mesures de maîtrise de la demande et d’efficacité énergétique, sans oublier le développement indispensable des énergies renouvelables, y compris thermiques. Se placer sur la trajectoire de l’autonomie énergétique en 2030 a en effet imposé des points d’étape particulièrement ambitieux. Il est notamment demandé aux DROM une part élevée d’énergies renouvelables dans la production électrique en 2023 : 69 % pour la Réunion, 65 % pour la Guadeloupe et 56 % pour la Martinique. Un objectif qu’aucun territoire ne pourra respecter, et de loin… Fin 2021, les taux de pénétration des EnR guadeloupéen et martiniquais n’étaient ainsi que de 34 % et 25 %. « Ces PPE de 2016 étaient très ambitieuses, et malheureusement nous ne nous sommes sûrement pas donnés tous les moyens pour les atteindre », estime Mathilde Jacquot, responsable territoires et régions ultra-marines au Syndicat des énergies renouvelables (Ser).
« Avant, on disait que l’Outre-mer était un laboratoire et une vitrine technologique des EnR mais on s’est heurté à des difficultés socio-institutionnelles, règlementaires, technico-économiques, politiques ou encore météorologiques », ajoute-t-elle. Ces territoires ultramarins, plus soumis à l’aléa météorologique, nécessitent des infrastructures plus robustes, ce qui engendre des coûts plus conséquents et malheureusement rédhibitoires pour de nombreux développeurs.
Le développement des filières renouvelables en Outre-mer est par ailleurs très lié aux mécanismes de soutien : un arrêté tarifaire ou les appels d’offres (AO) de la Commission de régulation de l’énergie (Cre). Le dernier AO - la sixième période pour un volume de 83 MWc - vient tout juste de se clôturer, plus de deux années après le précédent qui datait de novembre 2020. Ce délai de deux ans est bien trop conséquent pour la représentante du Ser qui regrette le manque de visibilité donné aux acteurs alors même que la question du coût est centrale en Outre-mer. « S’il y a un point commun entre les PPE de métropole et des DROM, c’est la nécessité de fournir de la visibilité et de la planification », insiste-t-elle.
Révision des PPE
Cette visibilité et cette planification, ainsi que les quelques manques observés, seront sûrement davantage pris en compte dans les PPE, qui sont en cours de révision. C’est déjà le cas pour la Réunion qui s’est rapidement saisie de la question et a adopté une nouvelle version (2019-2028), publiée le 20 avril 2022 au Journal officiel. La révision des PPE est en outre attendue par de nombreux acteurs, notamment en termes de suivi d’objectifs énergétiques. En Martinique, l’heure est également à la révision et à la concertation. Depuis quelques mois, et jusqu’à la fin 2023, la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) et l’État, plus précisément la Direction de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Deal), en collaboration avec l’Ademe, le Syndicat mixte d’électricité de Martinique (SMEM), EDF SEI ou encore Martinique Transports, mènent ce travail qui aboutira à une nouvelle stratégie énergétique sur dix ans (2024-2028/2029-2033).
« Se projeter en 2033 est un exercice plus prospectif qui permet d’établir des trajectoires sur le moyen terme, en se basant sur différentes études », indique Marie Hubert, chargée de missions énergie et climat à la Deal Martinique. Une des sources fondamentales sera l’actualisation de l’étude de l’Ademe « Vers l’autonomie énergétique en Martinique ». Pour six ZNI – Corse, Guadeloupe, Guyane, la Réunion, Mayotte et donc la Martinique –, l’institution avait publié en 2020 une série d’études visant à évaluer pour chaque territoire la faisabilité de cet objectif d’autonomie énergétique, en privilégiant notamment le passage à un mix 100 % EnR. Dans l’étude actuelle, l’Ademe précise que moyennant un recours significatif à des capacités de stockage, l’autonomie énergétique et le mix très majoritairement renouvelable y sont possibles.
Toutefois, « ce mix 100 % EnR semble difficilement réalisable d’ici 2030 en raison du rythme élevé qu’il implique pour le déploiement des filières renouvelables », ajoutent les auteurs, qui se réfèrent plutôt à un horizon post 2035. « La version actuelle était purement technique et ne prenait pas en compte l’ensemble des contraintes d’ordre urbanistique, politique ou encore économique. La version actualisée va permettre de corriger une partie de ces omissions, en intégrant un volet économique plus abouti. Celui-ci aidera à élaborer un chiffrage et donc à se rendre compte du coût de la transition énergétique dans les ZNI », souligne Marie Hubert.

Priorité aux EnR
Avec une part de seulement 25 % d’EnR dans sa production électrique fin 2021, la Martinique doit poursuivre et accentuer ses efforts de développement des sources renouvelables. Mais à la différence de la Guadeloupe et de la Réunion, elle bénéficie de moins de possibilités de diversification de son mix.
Sur ce territoire, il n’y a pas encore de projets d’énergies marines renouvelables lancés, et deux permis de recherche exploratoire en faveur de la géothermie sont en cours d’instruction pour les sites du Lamentin et d’Anses d’Arlet (sud-ouest de l’île). Concernant la filière éolienne terrestre, la Deal est en train de réaliser une cartographie des zones favorables. Mais comme l’avait montré le schéma régional en 2012, très peu de sites sont propices. Outre la dimension politique, l’enjeu de biodiversité est fort pour l’éolien, les foyers et les couloirs de migration des chauve-souris pouvant être impactés par les équipements. Reste donc la biomasse et surtout le solaire photovoltaïque. « Les objectifs par filière seront fixés au terme de la concertation mais on a des indices nous suggérant que le photovoltaïque sera celle présentant l’objectif de développement le plus important, comme cela a été le cas lors de la première édition », note Marie Hubert.

Mobilité décarbonée
Outre le développement des EnR, tous les DROM sont également confrontés à une problématique similaire de forte dépendance aux produits pétroliers pour le secteur des transports. Un volet d’actions « mobilité décarbonée » a ainsi été engagé dans de nombreux territoires ultramarins. L’Ademe dans ses études spécifiques sur les ZNI indiquait ainsi : « Dans une approche d’autonomie énergétique, la conversion au tout électrique des véhicules routiers conduirait à exploiter une proportion très significative des potentiels EnR, impliquant un important travail de maîtrise de l’énergie multisectoriel et la recherche de compromis juridiques et sociaux permettant d’accéder à un potentiel de production plus important ».
Pour Mathilde Jacquot, la corrélation est forte et évidente entre le développement des EnR et la mobilité décarbonée, en particulier dans les Caraïbes. Sur ces îles, des objectifs de réduction de consommation de pétrole et de déploiement d’infrastructures de recharge de véhicule électrique (Irve) ont été définis dans les premières PPE et le seront de nouveau dans les prochaines. Des objectifs de nouveau élevés, à l’image de ceux pour les EnR, et qui ne seront pas non plus respectés. « Alors que la première PPE se concentrait surtout sur la mise en place d’Irve, la seconde devrait aborder la mobilité sous tous les prismes (mobilité électrique, douce, modes actifs et partagés, etc.) dans le but final de réduire la consommation énergétique. D’où l’importance d’associer la régie Martinique Transports à ce travail de révision », appuie la chargée de missions de la Deal. Un point d’attention portera sur le soutirage des batteries sur le réseau et l’équilibre à trouver entre l’accroissement du besoin en électricité dû à l’augmentation du nombre de véhicules électriques et le passage à un réseau centralisé ou non.
Enfin, l’enjeu sera aussi de réussir à mobiliser le plus d’acteurs autour de l’élaboration et la conduite de cette PPE. Dans ce but, plusieurs concertations préalables à la rédaction de la révision du texte martiniquais ont été menées en mai et novembre derniers. Organisés du 6 au 9 février, des ateliers thématiques permettront de réunir l’ensemble des acteurs socio-professionnels, institutionnels, associatifs et le grand public afin d’aborder l’intégralité des volets de la PPE et définir le niveau d’ambition souhaité. « Il faut aussi faire vivre cette PPE, et se donner les moyens pour réussir à mobiliser l’ensemble des acteurs impliqués. Il faut également tenir compte du rythme du calendrier de la PPE afin d’assurer l’atteinte des objectifs et donc permettre la transition énergétique sur le territoire », conclut la représentante du Ser. Ce ne sera peut-être pas 2030, mais possiblement 2033.
Les biomasses solide et liquide sollicitées
Outre le solaire photovoltaïque et l’éolien terrestre, certains territoires, tels que la Guadeloupe, la Réunion ou la Guyane, peuvent également compter sur la filière biomasse. Les grandes centrales de production d’électricité ont progressivement abandonné le recours aux énergies fossiles (charbon et fioul) au profit de la biomasse. Mise en service en 2011, la centrale à charbon Albioma Caraïbes de 34 MW, désormais dénommée ALM 3, est passée en 100 % biomasse (pellets de bois) fin 2020, participant grandement à l’augmentation de la part d’EnR dans la production électrique : celle-ci atteint désormais les 33,7 % contre 23,3 % un an auparavant. La biomasse liquide est aussi une solution retenue. La nouvelle centrale thermique du Larivot, portée par EDF et située près de Cayenne en Guyane, sera ainsi alimentée par des huiles végétales.