Tokeniser le financement d’un parc solaire, ça sert à quoi ?

24 11 2022
Léa Surmaire
Kintesens/EDF ENR

La BNP travaille sur le premier financement de projet de parc solaire basé sur l’achat d’un certificat virtuel appelé NFT. Pourquoi passer par cette digitalisation accrue ? Quels impacts pour l’environnement ?

C'est une première mondiale dans le marché des renouvelables. En juin dernier, la banque BNP Paribas a testé, avec EDF ENR, la première tokenisation d’une obligation d’un projet de parc solaire. En d’autres termes, elle ne l’a pas introduit en bourse, mais sur la blockchain publique, pour que des investisseurs contribuent à son financement. Mais pourquoi ? Comment ça marche ? Quels avantages et quels risques pour notre planète ?

Financer de petits parcs

En France, les financements de petits parcs solaires sont rares à cause de l’importance des coûts d’audits techniques et juridiques pour le porteur de projet et les investisseurs potentiels. Ainsi, selon François-Roch de Montalivet, directeur financement de projet Infrastructure & Renouvelables chez BNP Paribas CIB, aucun des acteurs n’a intérêt à se lancer dans l’aventure. Pour stimuler les financements, pendant trois années, les équipes de la première banque d’Europe ont planché –aux côtés de kiloWattsoll pour la partie technique et du cabinet d’avocats De Gaulle Fleurance pour la partie juridique– sur les possibilités de simplification du processus et donc de réduction de ces coûts. 

Voici leur solution. Dorénavant, les porteurs de projets de petits parcs solaires devront s’aligner avec chacun des 123 critères définis par BNP Paribas. Le projet validé, un jeton non fongible (NFT) correspondant à une obligation de la valeur du parc sera créé sur la blockchain. Les investisseurs pourront financer cette obligation, puis recevoir en échange les bénéfices d’EDF issus de la vente de l’électricité des panneaux solaires. La certification de BNP Paribas est supposée être un gage de qualité pour les investisseurs.

Et, comme tous les projets seront similaires, ces derniers n’auront plus à engager de coûts pour évaluer chacun d’eux. « Dans notre matrice, nous avons supprimé les projets dits “complexes”, c’était un prérequis si nous voulions financer et faire du volume sur des petits objets. En effet, la réussite dépendra de l’extension du modèle », détaille Sylvie Perrin, coassociée chez De Gaulle Fleurance, le cabinet d’avocat qui les accompagne.

Mais alors, pourquoi ne pas proposer directement une obligation financière ? Pour mieux le comprendre, Julien Clausse, responsable des plateformes d’actifs numériques et de la tokenisation chez BNP Paribas CIB établit un parallèle avec les géants de la vente en ligne. « Ils ont permis de valoriser des produits normalement vendus en peu d’exemplaires dans le monde entier. Surtout, les coûts d’acheminement en boutique puis de stockage ont été supprimés. Ainsi, ils sont devenus rentables. Nous faisons le même pari : digitaliser et standardiser ces projets pour que l’information et la valeur se diffusent largement, qu’elles soient accessibles et claires en étant intégrées dans le jeton. ». Sur le NFT, figureront de ce fait les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance, des données d’habitude plus difficilement accessibles pour les investisseurs.

Moteur ou frein à la transition énergétique ?

La BNP indique vouloir « accompagner la transition énergétique ». Selon le rapport 2021 New Energy Outlook de Bloomberg NEF, les besoins de financement de la transition énergétique sont estimés à environ 455 GW par an jusqu’en 2030. « Nous pensons que la moitié proviendra de petits projets, qui sont actuellement plus difficiles à financer. Nous apportons donc la solution à cet enjeu » précise Julien Clausse.

Pourtant, le coût écologique des NFT est largement décrié. Auparavant, Ethereum, comme beaucoup d’autres blockchains, utilisait la « preuve de travail », un mécanisme de consensus hautement énergivore qui permet de confirmer les transactions et produire de nouveaux blocs en mobilisant des milliers d’ordinateurs. Depuis septembre 2022, Ethereum fonctionne avec la « preuve d’enjeu » qui, pour définir la validation d’un nouveau bloc, choisit au hasard les validateurs. Selon l’entreprise, la consommation d’énergie pour ce type d’opération devrait baisser de 99,95 %.

Susanne Köhler, ex-chercheuse à l’université d’Aalborg au Danemark sur la durabilité des blockchains, est aujourd’hui consultante à Myclimate, une ONG qui œuvre pour la réduction des gaz à effet de serre (GES). Pour elle, ce chiffre est « plausible ».

D’autres blockchains pratiquaient la preuve d’enjeu depuis des années déjà. « Nous avons choisi Ethereum parce que c’est la plus utilisée, et que les volumes investis doivent être conséquents pour la réussite de notre projet. Nous sommes partis du principe que c’était la plus mature pour y proposer des titres financiers », indique Julien Clausse. Pour préserver l’environnement, la banque a également pris le parti d’utiliser des jetons alimentés par des énergies renouvelables avec le concours d’Exaion, filiale d’EDF.

Pour Susanne Köhler, l’impact carbone associé à une transaction dépend également de la couche de celle-ci. « Si elle n’est pas répertoriée directement sur la blockchain mais sur une deuxième couche, cela signifie que plusieurs transactions peuvent être regroupées en une seule sur ce registre numérique. Ce facteur est important parce que du nombre de transactions sur la blockchain dépend la consommation énergétique des NFT », détaille la chercheuse. Pour cette première tokenisation impulsée par la BNP, c’est la première couche qui a été privilégiée. « Mais nous avons effectivement les opportunités amenées par la deuxième couche en tête, notamment lorsqu’il y aura un fort volume de transactions à traiter », projette Julien Clausse.

Selon Susanne Köhler, impossible d’évaluer si le projet en question a du sens d’un point de vue environnemental car « nous ne connaissons pas l’impact de ces projets solaires ». « Il est cependant plausible que les NFT négociés sur des blockchains fonctionnant à la“preuve d’enjeux” rendent les processus existants plus efficaces et offrent un moyen de faciliter les projets d’énergies renouvelables à petite échelle », ajoute-t-elle. 

Glossaire 
Cryptomonnaie : monnaie numérique en usage sur Internet, indépendante des réseaux bancaires et liée à un système de cryptage. Les transactions en cryptomonnaies sont inscrites sur une blockchain.

Blockchain : registre numérique public, indépendant des banques, partagé par divers ordinateurs sur lesquels sont enregistrées chaque transaction. La blockchain la plus connue est Ethereum.

Non-fungible token (NFT) : objet numérique unique et non interchangeable, dont la propriété, authentifiée par un certificat, peut être achetée avec de l’argent ou de la cryptomonnaie. Cet objet peut être par exemple une oeuvre d’art, une obligation sur la côte de popularité d’un sportif ou bientôt sur un parc solaire.

 

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