Des tensions à venir sur l’uranium ?

29 09 2023
Olivier Mary
IRIS et Cassini
Bilan et projections de la demande et de la production nucléaire

L’iris publie un rapport sur l’approvisionnement en uranium enrichi dans le contexte de la guerre en Ukraine. Le secteur est à l’heure actuelle largement dominé par la Russie. À l’avenir, ce manque de diversité des producteurs pourrait poser des problèmes, qui resteront toutefois modérés.

La France a lancé son programme nucléaire civil en insistant sur l’indépendance que cette énergie lui procurerait. Or, le pays ne dispose pas plus d’uranium sur son sol que de gaz ou de pétrole… Les 7 000 tonnes de cet élément radioactif naturel utilisées chaque année dans les centrales d’EDF sont extraites au Niger, au Canada, au Kazakhstan ou en Ouzbékistan. Une fois récupéré, le minerai doit encore être enrichi en fonction du type de réacteur. Sur ce point également, l’Hexagone dépend de l’étranger. Et plus particulièrement de la Russie. En 2022, année marquée par la guerre en Ukraine, 67 % de ses importations d’uranium enrichi provenaient de ce pays qui domine largement ce marché.

Dans un rapport, l’Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) souligne cette dépendance, non seulement de la France, mais aussi d’autres pays nucléarisés comme les États-Unis. « Il vise à répondre à quelques grandes questions : quels sont les acteurs du secteur ? Comment en est-on arrivé à une domination aussi forte de la Russie sur l’uranium enrichi ? Par quels moyens les pays importateurs tentent-ils de mitiger ce risque ? », expose Teva Meyer, chercheur associé à l’Iris, maître de conférences à l’Université de Haute Alsace et coauteur de cette étude.

Domination russe

En 2022, la filière d’enrichissement était en surcapacité. Elle a dépassé de 20 % la demande à l’échelle mondiale. Mais cette situation pourrait ne pas durer : elle dépend de l’évolution des commandes ainsi que de l’éventuel retrait des capacités russes du marché. En effet, depuis le début des années 2010, ce sont la Chine et surtout la Russie qui assurent l’offre. Le secteur, fortement concentré, est principalement contrôlé par quatre entreprises : Rosatom (Russie), Urenco (Pays-Bas, Allemagne, Grande Bretagne et États-Unis), CNNC (Chine) et Orano (France). À elle seule, l’entreprise publique russe étroitement contrôlée par le Kremlin représente 45 % des capacités d’enrichissement installées dans le monde. « Elle pourrait même satisfaire 50 % de la demande étrangère grâce à ses sites de l’Oural et de Sibérie », renchérit Teva Meyer.

Plusieurs raisons expliquent cette domination. Le pays dispose notamment d’un appareil industriel pléthorique hérité de l’URSS peu énergivore et peu cher à exploiter. En effet, l’Union soviétique a investi dans la recherche et développement (R&D) autour de la centrifugation dès les années 1950. Cela lui a permis de remplacer son enrichissement à diffusion gazeuse, très consommateur d’énergie, par des centrifugeuses dès la fin des années 1980. En France et aux États-Unis, cette transition n’a eu lieu qu’en 2010. Cette avance technologique a été aidée par une politique volontariste. L’objectif affiché par le Kremlin était de contrôler 40 % du marché de l’enrichissement d’ici à 2030. Un but déjà atteint cette année.

Par exemple, quand Moscou vend des réacteurs à l’étranger, le contrat est toujours adossé à une vente de combustible qui, une fois utilisé, est récupéré par Rosatom pour être retraité. En outre, la diplomatie russe s’est beaucoup activée pour résoudre les blocages qui limitaient l’utilisation complète de ses capacités. « En 2010, la Russie a signé avec Canberra un accord qui lui permet d’utiliser de l’uranium australien pour l’enrichir et le vendre sans condition quant à l’acheteur, alors que les accords en place limitaient la vente uniquement à la Finlande et la Suède. L’année suivante, la Russie a signé un accord identique avec le Canada », explique Teva Meyer.

Une perte de terrain américaine

D’autres facteurs ont renforcé son emprise sur le marché de l’enrichissement. L’effondrement des Américains en la matière est une cause majeure. En 2010, les États-Unis disposaient de 20 % des capacités du monde. Dix ans plus tard, leur part a chuté à 7,5 %. Durant cette décennie, la Chine est passée de 2 à 12 % et la Russie de 43 à 45 %. Cet effondrement Outre-Atlantique est dû à la privatisation du secteur qui a entraîné en 2013 la faillite de l’usine d’enrichissement par diffusion gazeuse de Paducah (Kentucky). Celle-ci était soutenue par des subventions étatiques en raison de coûts d’exploitation deux fois plus élevés qu’en Russie. Sa fermeture n’a pas été compensée par l’ouverture de l’usine de centrifugation d’Urenco à Eunice (Nouveau-Mexique), mise en service en 2010.

La guerre en Ukraine et les tensions avec la Russie pourraient-elles priver l’Europe et les États-Unis d’uranium et mettre en péril leurs filières nucléaires ? En tout cas, les pays occidentaux, en ne décidant pas d’embargo sur l’uranium, reconnaissent une certaine dépendance. Les États-Unis et l’Union Européenne (UE) ne sont pas parvenus à poser des sanctions sur Rosatom pour les combustibles. « Les Américains l’ont fait pour des éléments de réacteurs seulement. Ils préfèrent donner des incitations en interne pour construire et augmenter les capacités d’enrichissement chez eux. Mais il n’y pas d’entente entre les républicains et les démocrates. Ces derniers voudraient que l’administration américaine finance des capacités d’enrichissement mais les républicains s’y opposent », détaille Teva Meyer.

Les Européens ont voulu boycotter l’uranium russe mais une menace de blocage par un véto de la Hongrie les a dissuadés. Pourtant, l’UE aurait les moyens d’empêcher l’uranium de rentrer sur son territoire. Les Russes ne se sont pas non plus montrés particulièrement déterminés à stopper leurs exportations, à moins qu’ils en soient tout simplement incapables. Les travaux de Karen Smith Stegen identifient cinq conditions pour qu’un flux de matières énergétiques puisse être utilisé de manière coercitive par un État producteur. Le contrôle exercé par le secteur politique sur les entreprises est la première. Sur ce point, Rosatom est très liée au Kremlin mais cette société est de plus en plus capable d’orienter sa stratégie selon ses propres intérêts commerciaux.

La deuxième condition repose sur le contrôle par l’État des moyens de transport pour empêcher les flux de marchandises : la Russie en est incapable, d’autant plus qu’elle ne produit pas d’uranium. Celui-ci pourrait donc être enrichi ailleurs même si les capacités y sont plus limitées. Troisièmement, les pays importateurs sont-ils réellement vulnérables ? Pas pour l’instant : les énergéticiens européens disposent de deux à trois ans de stock d’uranium enrichi. Et la France, l’Espagne, les Pays-Bas, la Slovénie, la Suède et la Belgique profitent de stratégies de diversification des approvisionnements qui les sécurisent. La quatrième condition est la capacité d’action sur le prix des marchés. Sur ce point également, le risque est modéré. Enfin, la cinquième est la dépendance du pays producteur aux exportations. « Dans le cas de l’uranium, Rosatom a totalement besoin de vendre en dehors de la Russie », estime Teva Meyer. L’entreprise envisage de générer 70 % de ses revenus à l’étranger d’ici 2030. Le total des contrats de Rosatom en dehors de la Russie sur les dix prochaines années s’élève à 139,9 milliards de dollars, dont un quart provient de contrats d’approvisionnement en service de combustible.

Des risques non liés à la Russie

Pour l’UE, le risque ne vient donc pas tant de la concentration des capacités d’enrichissement en Russie que des difficultés à transporter l’uranium et les combustibles enrichis jusqu’en Europe. En effet, il y a de moins en moins de ports et d’armateurs qui acceptent les matières radioactives. Certains appartiennent à des collectivités gérées par des partis anti-nucléaire, comme c’est le cas à Hambourg. D’autres ne peuvent pas les faire transiter pour des raisons économiques car mettre aux normes les infrastructures pour accueillir du combustible nucléaire demande des investissements importants alors que les volumes de matières sont très faibles. Aussi, les armateurs se regroupent de plus en plus en alliances. Or, si un des membres refuse ces matériaux, cela se répercute sur les autres. Enfin, un nombre croissant de ports ne trouvent pas d’assureurs pour couvrir les risques liés à l’atome. 

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